"Max" de Sarah Cohen-Scali

Pourquoi elle ne dit pas la vérité ? Que le Père Noël, cette année, va être encore plus rouge que d’habitude, rouge bolchévique, rouge sang. Qu’il va débarquer non pas sur un traineau, mais sur un char, qu’il aura des armes plein sa hotte et qu’il va tirer sur tout ce qui bouge ?

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20 avril 1936. Jour anniversaire du Führer. Naissance du petit Konrad. Ce petit être est le tout premier fruit du programme Lebensborn visant à créer une jeunesse hitlérienne digne des critères raciaux prônés par le gouvernement allemand. Très vite, Konrad devient la coqueluche de toute la communauté nazie : un visage d’ange et un potentiel illimité font de lui l’arme fatale par excellence. C’est de lui que doivent s’inspirer les autres bébés du programme ; c’est sur lui que compte le Reich ; c’est à lui que les missions les plus délicates sont confiées.

Un roman coup de poing. Sans aucun doute possible. Les lecteurs se souviendront longtemps de cette lecture. Car ce n’est pas une énième histoire larmoyante sur les horreurs de la guerre ; ce n’est pas non plus un roman historique. Non. Max, c’est l’histoire du petit Konrad. Tout commence par une naissance vers minuit et une minute le 20 avril 1936. Les premiers chapitres sont tout bonnement jouissifs ! Le bébé nous parle, à nous, lecteurs. Il nous raconte dans le menu l’accouchement douloureux de sa pauvre mère, Frau Inge, vécu comme un véritable combat. Autant dire que l’événement est loin d’être une partie de plaisir. Mais ce n’est rien comparé à ce qui l’attend : mesures, sélection raciale, tests en tout genre. Malgré tout, Konrad franchit les obstacles, avec un tel brio qu’il a l’immense honneur d’être « baptisé par le Führer en personne » (BPFP). Bref, Konrad, c’est la rolls royce des bébés aryens. Viennent ensuite les missions en Pologne, les rencontres désastreuses avec certains compatriotes et l’arrivée à l’école militaire.

Ce roman aurait eu moins de force, moins d’impact, s’il avait été écrit à la troisième personne. Or ici, Konrad devient un être à la réalité quasi-palpable. Il est là devant nous, à nous narrer toutes les singulières péripéties qui jalonnent sa petite vie d’enfant, des problèmes intestinaux, à la découverte de l’acte sexuel entre soldats et prostituées, en passant par le développement physique et mental. Konrad grandit, observe le monde avec une intelligence hors-norme, critique son environnement avec une violence qu’on déteste adorer.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que bien évidemment Max est une fiction sortie de la fabuleuse imagination de Sarah Cohen-Scali, mais c’est aussi une intrigue très bien documentée. Les faits sont vérifiables, les personnages historiquement viables (pour la plupart) et le déroulé des événements est millimétré. Pourtant, aucune lourdeur, aucune pression sur nos frêles épaules de lecteurs (pas la peine d’être un crac en histoire germano-polonaise). Le récit s’écoule avec une fluidité et une évidence appréciables. Point de longs passages descriptifs du quotidien des nazis, point de discours à n’en plus finir sur les conditions de vie désastreuses de l’époque.

Max est un roman qu’on peut qualifier de grinçant, de dérangeant. Mais tellement bien écrit. Je reste admirative devant la plume réaliste de l’auteure, saupoudrée tantôt d’élégance, tantôt de familiarité. La vérité sort vraiment de la bouche des enfants, qu’ils soient endoctrinés jusqu’à la moelle ou non.

Bref, une lecture fantastique, à conseiller à tous, peu importe votre connaissance de la seconde guerre, peu importe vos peurs de l’innommable. N’oublions pas que Max est proposé dès 14-15 ans par les éditions Gallimard, il n’a donc pas visée à vous dégouter à vie des affres de la lecture historico-fictive. Avec Konrad, on apprend à voir le monde sous un nouvel œil, son œil. C’est déroutant et ignoble par moments, c’est beau et juste à d’autres. A noter cependant que les âmes trop sensibles pourraient être parfois choquées par la violence sous-jacente, perçue par les yeux torves de Konrad. A ne pas mettre entre les mains des plus jeunes.

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