"Le coeur cousu" de Carole Martinez"Le coeur cousu" de Carole Martinez

Elle m'a offert son baiser ardent et m'a reniflé l'âme.

 

Soledad, une jeune femme espagnole vouée à une solitude morne et terne trouve dans une boite magique, héritage de toutes les femmes de la lignée, un cahier. Elle décide alors de coucher sur le papier l’histoire de sa famille, en commençant par l’enfance de sa mère, et en retraçant toutes les péripéties de celle-ci et de ses enfants jusqu’à ce moment précis où Soledad prend sa plume pour la première fois. C’est alors une immense fresque familiale qui est décrite : Frasquita, la mère, découvre dans la boite magique des fils et des aiguilles. Avec son matériel de couture, elle recoud le monde, les hommes, les amoureux. Elle lie les âmes entre elles, elle coud le futur et le passé, sa main comme bercée par le destin lui-même. De fil en aiguille, elle se fait un nom, une réputation. Bienfaitrice ou sorcière ? La rumeur hésite…

Il est difficile de résumer ce roman sans trop en dire. Le résumé que je viens de faire brièvement n’est que le tout début de cette épopée fantasque. En quatre cents pages, l’auteur nous emporte dans une aventure de cinquante ans je dirais, mais qui finalement pourrait durer des siècles, tant le récit n’est qu’une boucle sans fin, un éternel recommencement, un tout petit bout de l'histoire des femmes.

Le style de l’auteur est sans aucun doute le point d’orgue de ce roman hors norme. Poétique et très portée sur la sensibilité et l’amour, cette plume talentueuse immerge le lecteur dans un univers où magie et réalité s’entremêlent dans une parfaite symbiose. La beauté est partout, la beauté est mystère, la beauté est ailleurs. La couleur joue un rôle, au même titre que les personnages. La couleur n’est pas un simple décor, mais bel et bien une entité propre : c’est elle qui décrit les hommes, elle qui inspire les femmes, elle qui lie les êtres entre eux. Les fils colorés de Frasquita, la couturière, lui inspirent les plus beaux tissus, les plus belles broderies. La couleur rouge du sang, des cheveux de son fils, des plumes du coq… La couleur verte des feuilles, des olives, de l’homme à l’oliveraie… Toutes les couleurs forment un arc-en-ciel de sentiments, de la peine à l’amour, de l’amitié à la haine. La magie naît des couleurs, la magie est une couleur ou bien les couleurs sont magiques, comme vous le sentez.

Bien plus qu’un récit de bonne femme sur la magie et l’amour, ce roman est un tout. Quand l’histoire réinvente l’Histoire, cela donne un récit profond et sincère. La seconde partie du roman, est celle qui s’immisce le plus dans l’Histoire avec un grand H : les révoltes espagnoles, la pauvreté des campagnes, les croyances, la religion. L’auteur nous initie à cette Espagne mystérieuse et secrète, cette Espagne du Sud qui vit de mythes et de légendes, cette Espagne bercée par les récits de héros et de révolutions.

Pourtant, l’aventure de Frasquita et de ses enfants, au cœur de l’Histoire et des révoltes, n’est que la trame de fond du roman. La thématique principale n’est autre que la place des femmes dans la société. Le nerf de la guerre : les femmes, leur sensualité, leur pouvoir sur les hommes, leur faiblesse face à eux. Elles ne servent qu’à enfanter et cuisiner. S’occuper de leurs hommes. Toujours avec discrétion : ne jamais ébruiter la peine, la folie, le malheur. Se protéger du mauvais œil. Prier souvent. Croire en Dieu et en la Vierge. Ne pas pratiquer la magie noire… Tant de règles, tant de préjugés, tant de non-dits. Les femmes pourtant ont un pouvoir, le pouvoir de soigner les autres, de transmettre le savoir.

L’auteur amorce ainsi un combat millénaire : comment la femme peut-elle survivre dans un monde d’hommes ? Frasquita est perdue par son mari lors d’un pari. Dès lors, elle part sur les routes avec ses enfants. Mais elle se rend bien compte que cette procession dénote du décor, qu’elle fait tâche. Une tâche de couleurs dans le décor noirâtre de la pauvreté.

Par extension, la thématique des femmes amène un autre thème : le sexe, étroitement lié à la mort. Les deux sont liés malgré ce que l’on peut penser. Le sexe est une nécessité pour enfanter (mais apporte désir, perversion, infidélité), la mort est une suite logique de la vie. Cette mort qui suit Frasquita comme son ombre, qui lui colle au train comme un serpent à sa proie. La mort de ses proches, la mort des révolutionnaires, sa propre mort est inévitable. Sauf en usant de la magie, à ses risques et périls…

Toute cette fresque magique et familiale voit ainsi naître des personnages merveilleux, des personnages qui éclosent dans ce livre comme de magnifiques fleurs. Anita, la Blanca, Angela, Clara, José, Martirio, Adélaïde, Salvador… Tous accomplissent un bout du chemin aux côtés de Frasquita, tous la mène à son destin, l’accomplissement de toutes ces années de travail et de marche.

En bref, un roman magique et coloré, une épopée fantastique, une aventure familiale à dévorer, une vie à contempler.

Sans doute le coup de cœur de l’année.

 

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Ma jeunesse a péri ce jour là dans un râle d'étoffe déchirée.

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